Triomphe des lieux communs:
À propos de l’ouvrage photo « Margins of Excess » de Max Pinckers

Texte par Hans Theys, Montagne de Miel, 11 novembre 2017
Version originale: Margins of Excess:A new photographic essay by Max Pinckers
Traduit par Bernard Roobaert

Max Pinckers (°1988) est né en Belgique et a grandi en Indonésie, en Inde, en Australie et à Singapour. En 2007, il est revenu dans son pays natal pour étudier la photographie à la School of Arts/KASK à Gand, où il prépare actuellement un doctorat. Depuis 2011, il a réalisé diverses séries photo documentaires. Chaque série a d’abord pris forme dans un livre soigneusement mis en page où s’entrecroisent photos, documents et textes.

« Margins of Excess » part d’une question qui a toujours fasciné Pinckers, à savoir la façon dont les gens donnent forme à leur propre identité sur la base de rêves et de désirs collectifs qui sont formés et alimentés en partie par les lieux communs des médias de masse. Cette question est mise en rapport avec l’incapacité manifeste des médias à communiquer des visions du monde intimes ou idiosyncratiques.

L’ouvrage a été tissé autour des récits de six personnes qui ont reçu à un certain moment beaucoup d’attention de la part de la presse aux Etats-Unis en raison de leurs tentatives de donner corps à un rêve ou une passion et ont été présentés comme des escrocs. En général, Pinckers est attiré par les sujets qui ont un rapport avec la magie de l’imagination, mais qui semblent en même temps révéler l’impossibilité d’une imagination personnelle non déformée par la culture générale. Chaque fois, il apparaît que les mots et les images avec lesquels nous nous définissons, ont été empruntées inconsciemment à d’autres, au passé, à la littérature, à la peinture, à l’internet ou aux médias.

Herman Rosenblat est devenu célèbre en raison d’une histoire d’amour inventée qui se déroulait dans un camp de concentration allemand pendant la Seconde Guerre Mondiale. Le détective privé Jay J. Armes semble un héros d’action qui a pris vie. Darius McCollum est devenu une figure médiatique en raison de son besoin irrépressible de détourner des trains. Richard Heene aurait mis un événement en scène pour capter l’attention des médias. Rachel Doležal se serait fait passer pour « noire ». Ali Alqaisi aurait prétendu être « l’homme au capuchon » de la photo emblématique de la prison d’Abu Ghraib. Pinckers a rencontré ces personnes pour entendre leur vision des choses et a agrémenté leur récit avec du matériel photo trouvé, des articles de presse, une interview personnelle et des photos mises en scène sous un éclairage artificiel.

L’époque actuelle de la « post-vérité », dans laquelle les vérités, les demi-vérités, les mensonges, la fiction ou le divertissement semblent interchangeables, réclame une nouvelle approche pour dépister et rendre visibles les structures narratives et visions du monde sous-jacentes. Les six récits principaux ont été nichés dans un flux d’images à propos de chiens clonés de l’armée, d’apparitions religieuses, de véhicules suspects, de conspirations terroristes inexistantes, d’engins qui explosent par hasard et de présidents fictifs. « Margins of Excess » suit ici une logique associative qui est similaire à la façon dont des esprits paranoïdes placent au même niveau des événements hétérogènes et les relient entre eux. Le livre imite ainsi l’hystérie du cycle d’information qui dure 24 secondes et les formats unidimensionnels des médias qui visent en premier lieu à vendre des « nouvelles ».

Les liens entre toute cette information visuelle et écrite créent une confusion apparente qui ressemble à celle d’un monde sans cadre de référence « réaliste » généralement accepté. En même temps, ces rapports servent de fils pour tisser une nouvelle approche complexe du récit documentaire, dans laquelle une revendication incorrecte à l’objectivité est remplacée par une approche bien documentée mais manifestement subjective. Dans « Margins of Excess », la fiction et la réalité s’entrelacent. Non pour nous escroquer, mais pour donner forme à une vision du monde finement maillée qui tient compte de la nature subjective et fictive des catégories que nous utilisons pour percevoir et définir le monde. Et de plus, non pour fêter la superficialité et le hasard, mais comme tentative de dénoncer le bruit de fond, les rumeurs, la pulpe, les mensonges, la paranoïa, le cynisme et l’indolence, et d’envelopper la « réalité » dans toute sa complexité. Finalement, cet essai photographique se révèle comme la tentative propre de Pinckers de donner forme à son imagination, ce qui le fait apparaître comme le septième personnage de ce livre.


Hans Theys, Montagne de Miel, 11 novembre 2017